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 Retrouvailles...?

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Elhil
Ombre vacillante - fatal uke larmoyant
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MessageSujet: Retrouvailles...?   Sam 10 Mar - 22:00

Les flocons de neige, portés par le vent, dansaient, virevoltaient follement comme s'ils étaient doués d'une vie propre. Après une longue et badine descente, on pensait qu'ils allaient enfin toucher le sol et se fondre au persistant manteau blanc, un souffle d'air soudain leur faisait dessiner une boucle salvatrice. Et leur danse reprenait.

Elhil resta un long moment à contempler ce spectacle. Ses yeux pers demeuraient fixes, languissant rêveusement sous ses cils blonds. Seule sa main crispée sur le chambranle, parfois frissonnante, pouvait indiquer sa nervosité.

Il avait peur. Peur de sortir, peur de cette neige, peur des monstres qui s'y tapissaient. Peur de mourir. Une crainte paradoxale étant donnée qu'il l'était déjà depuis longtemps, et qu'il en avait même été l'unique responsable…Enfin.
L'Indien poussa délicatement la porte, durement malmenée il y a peu de temps –qu'il aurait été soulagé d'y voir la signature d'une Chimère! – et laissa un peu plus le vent glacé pénétrer dans le manoir. Il frémit, et amorça presque un mouvement d'abandon en faisant un pas en arrière. Il jeta un rapide coup d'œil vers l'intérieur du manoir, plongé dans sa réconfortante obscurité. La cheminée abritait continuellement un feu ronflant, et il aurait mille fois préféré rester devant cette réconfortante source de chaleur plutôt que de mettre une nouvelle fois le nez dehors.
Mais il se sentait presque autant incapable de rester dans la sombre demeure des Ombres qu'à l'extérieur. Chacun de ces lieux détenait à la fois un côté attirant et périlleux. Rester ici, c'était être en sécurité, mais endurer le comportement de Vincent qu'il n'arrivait même pas à définir. Et l'extérieur? La vallée, sa neige, ses Bêtes? Elle était dangereuse, bien entendu…mais quelque chose l'y poussait. Un doute, un faible espoir, une angoisse même…Il voulait le revoir. Quitte à ce que cela le fasse souffrir encore plus.

Elhil se mordit les lèvres, et se glissa sur le perron d'un pas hésitant. Heureusement sa tension se confondait en cet instant à des frémissements induits par la basse température. Il resta une poignée de seconde immobile, contemplant comme hypnotisé par un serpent la danse des flocons au loin, et ce ne fut que le craquement sourd d'une latte de parquet loin derrière lui qui l'extirpa de sa transe. La porte se referma derrière lui presque sans un bruit, et l'instant d'après une fine silhouette entièrement vêtue de blanc se faufila prudemment sur les pentes neigeuses de la colline.


Depuis sa rencontre avec Lucie – et accessoirement celle avec ses compagnons chasseurs-, Elhil s'était terré dans les combles du Manoir, aussi désorienté que harassé par sa mésaventure. Lorsqu'une Ombre se présentait dans le dortoir, il faisait mine de dormir –ce qui n'était pas très difficile étant donné son état. Mais une Ombre, qu'il ne connaissait pas ou très peu, fut la seule à l'approcher en ses trois journées de réclusion. Elle était entrée brusquement, tenant à bout de bras un humain hurlant et pleurant d'une terreur savamment distillée, et la seule présence de cette proie permit à Elhil de récupérer quelques forces. Elhil ne sût pas vraiment s'il s'agissait là d'une offrande de commisération ou d'un simple hasard. Mais la première hypothèse le rendit bêtement heureux, ou du moins remonta son moral au minimum syndical des Ombres.
Chose curieuse encore, il avait envie de revoir Lucie. Cette humaine l'avait profondément troublé, touché s'il osait dire. Une amie. C'était le seul terme qu'il avait trouvé pour définir ce lien tissé avec elle, même si ce genre de relation entre une Ombre et un humain était tout ce qu'il y avait de plus incongrue.

Mais pour l'heure, son objectif se portait vers un autre ami.

Cela faisait déjà un long moment qu'il se glissait entre les arbres chenus, ombre blanche sur neige blanche. Ses cheveux blonds flottaient légèrement dans son dos, suivant avec fluidité la cadence de ses pas.
Un œil averti –et dieu sait qu'Hollow Dream en regorgeait- aurait aussitôt remarqué sa démarche claudicante. La blessure de sa jambe droite, quoique bien traitée par Lucie, lui rappelait sa présence à chacun de ses pas. Il avait tenté de la protéger en nouant solidement une bande de tissu, mais il devait bien reconnaître s'être montré scandaleusement maladroit. De toute façon, il était trop tard pour y remédier.

Lorsqu'il reconnu les bois de l'Ouest, Elhil marqua une pause, autant freiné par l'appréhension que part une fatigue trop prompte à envahir son corps. Adossé au tronc givré d'un arbre mort, il promena son regard autour de lui, le souffle court. C'était la première fois qu'il cherchait réellement l'Arbre; la première fois n'avait été que le fruit d'une énième errance. Serait-il capable de le retrouver, cette fois…?
Après un soupir léger, qui forma un nuage éthéré au bord de ses lèvres blanches, il reprit sa marche, plus prudemment encore. Après tout, qui disait Bois de l'Ouest disait Antre, et maintenant qui disait Antre disait Bêtes…
Un sourire amer se fraya un chemin sur son visage. Vu l'incroyable malchance qui le poursuivait depuis l'Hiver, il ne serait même pas étonné d'en rencontrer une.


Comment savoir à quel moment précis il devina le début de la clairière et qu'il accéléra le pas? A quel moment précis son regard, plein d'espoir, se posa sur le grand dôme de glace qui remplaçait l'Arbre-Roi? Et, à quel instant, la surprise mêlée d'effroi s'insinua dans son être comme un poison glaçant.

"Non…"

Ce ne fut qu'un murmure à peine articulé. Médusé, il ne détacha pas son regard du dôme. L'horreur qui l'envahissait était à peine descriptible. Il avait comme un couteau planté en travers de la poitrine, et son cerveau ne répondait plus à l'appel. Il n'y avait que ce dôme, et cette dénégation. Non. Non…
Un pas. Puis un autre.

"Non…"

Un mot étranglé dans sa gorge. Elhil sentit ses yeux brûler avant de s'emplir de larmes. Pas ça. Il se précipita vers la limite de glace scintillante, et manqua de peu de glisser et s'étaler dans sa neige dès ses premiers pas. Il ne prêta aucune attention à sa jambe incandescente de douleur, et atteint l'étrange structure cristalline en tombant à genoux. Ses mains s'abattirent sur la glace, et un frisson vrilla aussitôt son corps. Ce n'était pas une illusion.
Le souffle court, il tenta vainement de s'imposer un peu de calme. Il se concentra pour traverser la matière de glace…mais rien de vint. Incrédule, et totalement désorienté, il étrangla un sanglot et réitéra sa tentative. Et encore une fois, ses doigts endoloris demeurèrent collés à la glace, sans la traverser.

"NON!"

Les lèvres tremblantes, Elhil ne put s'empêcher d'exprimer à haute voix son affolement conjugué à un amer désespoir. Sa voix était cassée par ses pleurs.
A travers cette paroi translucide, il distingua vaguement la silhouette de l'arbre, qu'il devinait encore vivant. Cet écrin de vie lui était désormais interdit d'accès; cette barrière qu'il s'était imaginé lorsqu'il l'avait vu pour la première fois était devenue matérielle..
La jeune Ombre inclina la tête, comme ployant sous un poids invisible, et ses épaules se mirent à tressaillir régulièrement.
Pourquoi fallait-il que la Vallée lui prive de tout ce à quoi il était parvenu à s'accrocher? Il pouvait encore les voir, mais pas les approcher, pas comme il le voudrait. L'Arbre, Vincent…présents mais si lointains à la fois.
Tout ce qu'il pouvait faire, c'était pleurer.

[les cheveux blancs t'iront bien, Altaïr Smiiile j'te jure.]
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Vincent
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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Dim 8 Avr - 19:36

S'il était un endroit où le hasard n'avait pas lieu d'être, c'était bien à Hollow Dream. Les rencontres, les découvertes, les initiatives. Rien n'était fortuit, tout était prévu. Et lorsque quelqu'un parvenait à échapper à la prédestination de la vallée, c'était pour le regretter au centuple - par exemple, après que sa tentative ait transformé l'eau en glace et le brouillard en neige. Mais malgré cela, malgré cette menace permanente, il existait encore des êtres assez entêtés pour forcer le destin.

Vincent n'était pas arrivé dans la clairière par hasard. Il avait suivi Elhil.

Ce n'était pas parce que ses lèvres demeuraient scellées que son coeur ne se plaignait pas, et il ne savait que trop bien à quel point le jeune Indien souffrait de son incompréhensible distance. Mais l'ancien médecin persistait à rester loin du chanteur, loin de ses émotions, loin de ses insondables yeux pers. Etre face à Elhil lui donnait l'impression que ce mur de glace qui enveloppait son esprit s'était fait tangible, et que plus que jamais on l'avait coupé de l'extérieur, éloigné de sa seule source de lumière dans cette vallée de cauchemar. Et contre toute attente, les nouvelles facultés que Vincent avait découvertes auprès d'Uneksia l'éloignaient encore plus d'Elhil. Pourrait-il supporter d'encaisser si directement les chagrines pensées de son amant, pourrait-il se résoudre à voir ce qu'il n'aurait dû apprendre que de la bouche de la jeune Ombre? Aurait-il le courage de laisser voir à son ange les affreux sentiments qui le torturaient?

Non. Non, Vincent ne voulait pas ouvrir son morbide esprit à Elhil, et il voulait encore moins voir ce que l'Indien jugeait utile de lui cacher. S'il avait avoué à son amant qu'il était capable d'une telle chose, l'Indien aurait fuit, c'était pratiquement certain. Et c'était un risque que l'ancien interne ne se sentait pas prêt à courir.

Mais de là à laisser son bel ange s'aventurer seul dans les bois de l'Ouest... Avec cette neige persistante et ces Bêtes qui rôdaient dans tous les coins? A croire qu'Elhil voulait à nouveau se suicider. Alors Vincent l'avait filé depuis le Manoir, ombre parmi les flocons de neige, courant d'air dans les bourrasques. Puis il avait remarqué qu'Elhil boitait. Que lui était-il arrivé? Pourquoi ne s'était-il pas soigné? Pourquoi ne lui avait-il pas demandé de l'aide? Y avait-il un responsable? Mais toutes ces questions ne servaient qu'à masquer le reproche qui pulsait dans l'esprit moribond du chef des Ombres:


*Il s'est fait mal, et toi, pauvre crétin égoïste, tu n'as même pas été fichu de le remarquer.*

Alors, blessé par cette triste vérité, il était resté en retrait. Même lorsque le bel Indien s'était arrêté pour reprendre son souffle et délasser sa jambe endommagée, il était resté à distance, assombri à la simple pensée qu'Elhil ait pu le juger trop lointain pour venir se plaindre auprès de lui. Quelle déchéance, pour celui qui s'était juré d'assurer le bonheur de son cadet. A croire que même ça, l'Hiver avait réussi à le lui prendre.

Mais si cette filature fut cruelle, elle devint pure torture lorsque la jeune Ombre se mit à courir entre les arbres, vers cette apaisante clairière que Vincent lui-même n'avait pas eu le courage de venir voir depuis le cataclysme. La poitrine contractée, il se faufila à la suite d'Elhil, ses tempes battant d'une douleur sourde. Douleur qui ne tarda pas à trouver son atroce justification. L'Indien tomba à genoux, Vincent resta figé à l'entrée de la clairière, encore plus pâle qu'à l'accoutumée. Un court instant, il ne pensa plus à son pauvre ange, trop occupé qu'il était à nier l'évidence.


*Non... oh non...*

L'Arbre-Roi, la dernière trace de vie qu'il restait dans la vallée, avait été vaincu par l'Hiver. Tout son pouvoir n'avait servi qu'à repousser la glace, juste assez pour ménager le cercle d'herbe qui drapait ses imposantes racines. Et la clairière, autrefois si lumineuse, emplie du rire des passereaux, était tombée dans un silence de tombeau, seulement rompu par les pleurs d'Elhil et le sourd ricanement du vent. Vincent fouilla le dôme des yeux, en s'accrochant à la moindre couleur, au moindre signe de vie qu'il pouvait apercevoir à travers la glace presque opaque. Soudain, un éclair rouge accrocha son regard. La tâche était tombée d'une branche, filait vers lui. Puis un choc sourd. Le cardinal, à moitié assomé, dégrigola dans l'herbe à la base de la paroi. Et il fallut ce son creux, cet infime petit heurt pratiquement indiscernable, pour arracher à Vincent la seule larme qui eut jamais coulé sur son visage d'Ombre.

Plus fantôme que jamais, ses cheveux noirs agités par un vent glacial qui semblait ne lui faire aucun effet, l'ancien médecin s'avança dans la clairière. Il crut voir l'oiseau de rubis faire une nouvelle tentative, avant de regagner tristement sa branche, et le peu de cynisme qui demeurait dans l'esprit du chef des Ombres s'évapora. Silencieux, il approcha la silhouette recroquevillée de l'Indien en deuil. Au diable la rancoeur, la prudence, la peur. Vincent avait mal, mal pour Elhil, mal pour l'innocent cardinal. Et il ne supportait pas de souffrir de la sorte. Il se torturait déjà bien assez lui-même, alors pourquoi l'immonde monstre qu'il l'avait traîné jusqu'à Hollow Dream s'acharnait-il sur lui à ce point? Comme si, plus on avait de l'importance dans les projets de la Vallée, plus le prix à payer était lourd.

Vincent se baissa, et ses bras drapés de noir se refermèrent fermement sous les aisselles d'Elhil. D'un seul geste, il poussa l'Indien à se relever, à pivoter sur lui-même et à venir s'échouer contre lui. Pas un regard, pas une parole, pas un baiser. Juste cette étreinte, épuisante car le Français devait juguler la moindre de ses émotions pour ne pas faire voler en éclats l'esprit égaré de son cadet, épuisante mais nécessaire. La seule chose que Vincent n'arrivait absolument pas à retenir, la seule pensée qui filtrait à travers sa volonté, c'était justement celle qui l'avait poussé à fermer les yeux pour ne plus voir le cercueil glacé de l'Arbre:


*Oh Elhil, je suis tellement, tellement désolé... tellement désolé...*

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Elhil
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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Sam 21 Avr - 19:51

Une…Deux, trois. Les gouttes d'eau tombèrent successivement, sans un bruit, furtives, éphémères, pour se perdre dans la neige immaculée qui moussait au pied du dôme. Des gouttes de pluies, tombées de cieux pâles n'ayant pour tous nuages qu'une tristesse infinie. Les yeux grands ouverts d'Elhil ne fixaient que le vide, déversant des larmes nombreuses qui brûlaient la peau glacée de ses joues.

Sans s'en rendre réellement compte, l'Indien avait détaché ses mains rougies de la paroi glacée et les avait enlisées avec une curieuse lenteur saccadée dans sa chevelure dorée. Ses doigts se crispèrent progressivement, et ses sanglots se firent plus erratiques, signes extérieurs d'un chaos infiniment plus dantesque qui faisait le siège de l'esprit de l'Ombre.

C'est injuste. Pourquoi? Pourquoi Lui? Larmes. Pourquoi eux? N'avaient-ils pas déjà assez payé le tribut de leur ignoble nature? N'y avait-il vraiment pas de place pour un peu de bonheur à Hollow Dream? Injuste. Injuste. Cruel…

Mérité.


Le Corbeau était là. Tout près de lui, caressant ses cheveux et lui murmurant des phrases on ne peut plus sarcastiques au creux de l'oreille. Des traits coupants qui le hantaient depuis déjà longtemps, mais qui depuis l'Hiver, avait gagné une effroyable force. Il avait même l'impression de le voir, ce double moqueur, aussi réel que grinçant, magnifique Ombre qui ne demandait qu'à s'épanouir…alors que lui était le funambule désemparé et vacillant sur sa corde érodée.

C'était ça, le début de la folie? Entendre, puis voir? Croire, enfin…?
Elhil invoqua désespérément un nom de divinité, dans le maigre espoir de s'exorciser de la présence du volatile aux ailes noires qui l'incitait à laisser plonger dans le vide. Rester debout, en équilibre. C'était important, n'est-ce pas…? Elhil n'en était plus sûr. Il se perdait lui-même dans ses pensées, manquait de s'y noyer. Ses cauchemars se mêlaient à ses rêves et se confondaient à la réalité, dans une toile monstrueuse et surréaliste.

Ses yeux pers s'ancrèrent sur la paroi presque opaque qui le séparait le l'Arbre-Roi. Et tout repris sa place. Durement, mais efficacement.
Il eut l'impression de respirer mieux, même si l'étau douloureux verrouillé autour de sa poitrine restait présent. C'était l'œil du cyclone, en quelque sorte. Il sentait les vents d'une violence inouïe l'encercler, sans le toucher. Pas encore, pas encore

Un petit bruit sourd attira son attention. Cela n'avait été qu'un heurt bref et quasi inaudible, mais Elhil porta son regard dans vers son hypothétique origine. Derrière le mur…? Le blond ôta prudemment ses mains de ses cheveux imperturbablement lisses, comme incrédule. Ca, derrière la couche épaisse de glace…cette forme rouge…
Le cardinal…?

Un frisson. Et il sembla à Elhil que ses yeux n'étaient plus que deux charbons ardents. Le petit passereau rouge était un ami précieux de Vincent; il l'avait clairement compris lorsqu'ils s'étaient trouvés ici la première fois. Et précieux était un grand euphémisme…
L'ancien chanteur allongea timidement une main pour toucher une nouvelle fois la glace, au-delà de laquelle la forme rouge poussait des trilles pathétiques en essayant de passer l'incongrue paroi. Plus que jamais, Elhil avait l'impression qu'Hollow Dream n'était que prisons en infini abyme.
Pauvre cardinal…même lui n'était pas épargné.

Puis une interrogation émergea dans l'esprit brumeux d'Elhil. Ce ne pouvait pas être pour lui que l'oiseau s'était déplacé, si…?




L'Ombre sentit soudainement des mains se refermer sur lui et le hisser sur ses jambes douloureuses. Et avant même qu'il n'assimile ce qui lui arrivait, il se retrouva blotti contre un torse drapé de noir.
Vincent.
Elhil gardait les yeux écarquillés par la stupeur, ou plutôt par une série de chocs plus profonds encore. Il aurait pu penser à des milliers de choses en ces quelques secondes de flottement…ces vents coupants…toujours proches de lui. Mais pas encore là, pas encore…il ne sentait que leur danger, la promesse de la déchirure. Il se contentait de poser cette fabuleuse question: "pourquoi"…Mille réponses qui n'en valaient pas la peine. Mille doutes, mille caresses du Corbeau, mille silences...

Pourquoi es-tu là, Vincent? Ou plutôt, pourquoi n'étais-tu pas là, avant? Pourquoi, qu'est-ce que j'ai fais? Pourquoi tu ne parles pas? Pourquoi ce cercueil de glace…? Pourquoi ça fait mal?

Toutes ces questions tourbillonnaient dans sa tête, mêlées, confondues pour ne former qu'un appel au secours, une plainte qui ne franchissait pas ses lèvres frémissantes.
Ses mains, malmenées par le froid et ses blessures, s'extirpèrent péniblement de leur inertie pour s'élever avec une lenteur saccadée pour s'agripper faiblement au vêtement noir de Vincent. Ne pars pas. Son front se colla contre le torse du Français, et ses grands yeux pers ne fixaient que le vide, comme aveugles. Il n'avait même pas levé son regard vers le visage de Vincent. Manque de force, ou manque de courage…?

*Oh Elhil, je suis tellement, tellement désolé... tellement désolé...*

Un bref tressaillement nerveux vrilla la nuque de l'Indien. Il avait sentit confusément cette pensée l'atteindre. Une pensée qui n'était pas la sienne…mais c'était une sensation totalement étrangère, trop anormale...
Etait-ce encore là les prémices de la folie? Cette voix adorée et déchirante à la fois, n'était-elle qu'une invention du Corbeau pour l'anéantir…?
Ses mains tremblantes se crispèrent un peu plus. "Désolé"…

"Désolé"…


Les lèvres d'Elhil s'entrouvrirent d'abord, lentement, progressivement. Comme s'il allait parler, comme s'il essayait d'articuler quelque chose.
Mais non, rien de semblable vint. Pas même un mot, pas une phrase.


Juste une longue plainte de douleur pure, terminée par un sanglot.
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Vincent
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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Dim 29 Avr - 1:12

L'épuisement devint douleur, la douleur devint souffrance. Les paupières closes du fantômes se crispèrent, et la main qui était tout près d'atteindre la nuque d'Elhil se figea. Non, non, tout cela c'était trop, trop à la fois... Le jeune Indien ne jugulait rien, il ne retenait pas ses émotions, et le gémissement sourd qui filtra entre ses dents ne fut que la manifestation tangible de la rafale de lames qui transperçait Vincent. Toute cette peine, cette rancoeur, cette culpabilité. Des images floues, des noms sans sens qui tournoyaient, frappait l'esprit nouvellement sensibilisé du chef des Ombres, puis fuyaient dans la tourmente sans qu'il les comprenne - Lucie, Corbeau, Vincent, Jalal, Vincent... Tout ce qu'Elhil ressentait, et pourtant qu'il ne voulait pas lui montrer. Non, il n'avait pas le droit de sentir ça, il n'avait pas le droit d'approcher pareille tempête. Pire, il ne le pouvait pas, c'était une torture sans nom.

Doucement, l'ancien médecin prit le parti de s'écarter d'Elhil. Mais les mains du chanteur raffermirent leur prise sur son revers, et grand bien lui en fasse, Vincent n'eut pas la force de se dégager. Trop longtemps il avait fuit, trop longtemps il s'était éloigné de tous ceux qu'il pouvait qualifier d'amis, dans le vain espoir qu'ils en souffriraient moins que de vivre près d'un si lugubre muet. Il ne voulait plus fuir, et surtout pas ce pauvre chanteur malmené qui n'avait même pas pu l'approcher pour lui dire qu'il s'était blessé. Vincent baissa les yeux, mais Elhil ne lui offrait que sa chevelure claire en guise de regard. La faille que la pauvre tentative du cardinal avait ouverte dans le coeur du Français, ce fut la vue de ce mince Indien qui en fit un gouffre. Depuis quand n'avait-il pas tenu Elhil contre lui, depuis quand ne l'avait-il pas embrassé, ou seulement enlacé?

Mais même en cet instant, alors que les remords auraient dû devenir soulagement, Vincent ne parvenait pas à ressentir de la joie. Malgré l'infini amour qu'il portait à Elhil, celui-ci le faisait tellement souffrir par ses incessantes fluctuations sentimentales... Non, l'ancien anesthésiste ne pouvait pas gérer ça - déjà que son propre psychisme lui donnait du mal, plonger de la sorte dans l'âme de celui qu'il aimait plus que tout... L'Ombre sentait sa respiration s'accélérer, son champ de vision se rétrécir et se brouiller. L'étau qui lui broyait les tempes ne cessait de se resserrer, et pourtant pouvait-il repousser la malheureuse créature qui s'accrochait à lui avec un désespoir si palpable? Ne... n'était-il même plus capable d'enlacer son amant?...

Jalal... Attention, Corbeau... Pourquoi? Pardon... Jalal, Vincent... Tout ira pour le mieux... Tout... Tout... Pourquoi maintenant?...


Une infime plainte passa les lèvres nacrées de Vincent, en écho à celle d'Elhil. Ca faisait affreusement mal... Et puis, soudain, une idée émergea dans l'esprit étouffé du Français: il n'avait qu'à faire ce que n'importe quel être humain aurait fait à sa place. Il n'avait qu'à demander. Mais c'était si difficile de penser correctement dans cet incessant flot de sentiments...

*Je t'en prie... je t'en prie, lâche-moi... tu me fais mal, tu... Je t'expliquerai, je ne partirai pas, je ne veux pas te repousser, mais je t'en supplie lâche-moi...*

Si ce n'était pas pathétique... Le grand Vincent, le chef des Ombres, était mis à genoux par un simple trop plein d'émotions. Le grand Vincent s'était mis en tête d'être amoureux, et voilà que c'était l'objet de ses désirs qui le blessait de la pire manière qui soit. Si c'était un "cadeau" que la Vallée lui avait fait en compensation de ce qu'il restait de sa légéreté d'esprit, Elle avait un sinistre sens de l'humour.

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Elhil
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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Mar 8 Mai - 21:47

Une longue entaille glacée dans sa poitrine. Elhil avait l'impression qu'une lame fendait inlassablement sa chair, de l'intérieur. Il avait mal, à un point qu'il n'avait jamais effleuré jusqu'ici.

Il le lui avait dit, pourtant. "Tout ira pour le mieux". Il avait eu foi en cette promesse; il en restait encore quelque chose, mais ces lambeaux étaient si fragiles…Et les lames si proches. Comment ne pas douter, après tout cela? Vincent souffrait. Dans le plus noir des silences. Loin de lui, trop loin de lui. Le Prince des Ténèbres sur son trône de cendres. Et pourquoi? Pourquoi ça n'allait pas mieux? Les Ombres étaient-elles irrémédiablement condamnées à la solitude et la souffrance?

Les monstres n'ont pas le droit d'être heureux.

Les doigts du Corbeau glissaient sur sa peau comme de fines plumes noires. Il était là, si proche. Si acéré. Lui soufflant des mots qu'il commençait à connaître par cœur.

Il ne t'aime pas. Tu ne l'aimes pas non plus. Mensonges…

Un frisson plus que glacé parcourut le corps d'Elhil, réveillant d'un coup ses ecchymoses et ses autres blessures récentes. Pourquoi ne pouvait-il pas se sentir seulement soulagé? Vincent était là pourtant, contre lui!…Pourquoi se sentait-il toujours aussi mal? Pourquoi ces insupportables pensées parasites tournoyaient-ils dans sa tête?
Il fallait faire fuir le Corbeau, le faire taire. Mais l'Indien ne s'en sentait même plus la force. Il se cramponnait toujours à son bien-aimé, le cœur déchiqueté et ses joues labourées de larmes de feu… Comme si sa vie en dépendait. Et là la comparaison s'élevait à peine au-dessus de la réalité.


*Je t'en prie... je t'en prie, lâche-moi... tu me fais mal, tu... Je t'expliquerai, je ne partirai pas, je ne veux pas te repousser, mais je t'en supplie lâche-moi...*

Il y eut une nouvelle fois un bref instant de flottement. Cette voix revenait encore, étonnement suppliante.

Mensonges…

N'était-ce pas le Corbeau qui lui jouait des tours…? Elhil abaissa ses paupières brûlées par les larmes, son visage exprimant pleinement sa sensation d'égarement proche de la démence. Il avait l'impression de n'être plus seul en lui. Oh, il y avait déjà le Corbeau qui le hantait inlassablement, mais c'était différent cette fois. Et impossible. Vincent ne pouvait pas…il ne pouvait pas faire une telle chose, si…?

Un sanglot étreignit sa gorge, et ses mains libérèrent lentement leur prise sur le vêtement du Français. Il obtempérait, oui, mais à son sens c'était plutôt une forme de reddition. La tête baissée, la peau parcourut de frissons glacés, il recula même d'un pas. Il capitulait face à son propre chaos; admettre, ne pas comprendre…Peut-être survivrait-il en pensant ainsi.
Ses bras encore tendus revinrent avec une lenteur d'automate rouillé vers lui, et il accola ses mains serrées l'une contre l'autre sur sa poitrine. Ses phalanges brûlaient d'avoir été autant sollicitées.

Là. Du calme.
Tout va bien. Tout va pour le mieux, Vincent. La Vallée peut s'effondrer si elle le souhaite, mais si tu es là, alors je n'ai rien perdu. Je t'aime.

Il voulait lui dire cela. Être confiant. Optimiste, si possible. Être aussi fort que l'est Lucie, que le sont les humains. Mais il était épuisé.

Il leva les yeux vers Vincent, qui lui parut soudainement beaucoup plus grand que d'habitude. Plus grand, plus sombre, mais surtout infiniment plus triste.

"Vincent…"

C'est à peine s'il parvint à articuler le prénom correctement, sa voix était cassé, et presque inaudible. Il avait ressenti le besoin de l'appeler ; ce prénom, ce mantra salvateur. Ne pars pas.
Oh non, il ne voulait pas le voir partir. Plus jamais. Il ne supporterait pas indéfiniment ces iniques séparations…
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Vincent
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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Mer 30 Mai - 1:36

Elhil reculait. Et Vincent respirait. Même si sa poitrine lui faisait mal, même si son âme hurlait devant une telle injustice, c'était un fait: plus son amant de détachait de lui, mieux il se portait. Au moins physiquement parlant; s'apesantir sur les débris de l'esprit du fantôme aurait été comme une promenade dans les ruines d'Oradur-sur-Glanes: indescriptible, inoubliable, affreux. Mais il ne pouvait pas devenir fou, pas ainsi, pas après tout ce qu'il avait vécu et tout ce à quoi il avait survécu. Il refusait de perdre la raison à cause du seul être qui avait vraiment de l'importance dans cette mascarade sans fin. Oui, une mascarade, une suite de masques de fer et d'acier couverts de glace, qui ternissaient les sentiments et ramenaient tous les êtres au même niveau - plus bas que terre. Elhil aussi avait un masque. Mais parfois, il acceptait de l'écarter pour laisser Vincent entrevoir ses traits, et cette simple nuance valait mille vies pour l'interne dévoyé.

L'aryen recula, mains serrées contre son coeur, et le Français prit quelques secondes pour l'observer, le dévisager, le scruter, apprendre chaque détail de ses vêtements, chaque ombre de sa chevelure, pour ne plus jamais oublier à quel il pouvait aimer cet angelot aux ailes calcinées. Puis, alors qu'il s'efforçait de se rappeler le torse si délicatement ciselé qu'Elhil enfouissait sous ses fourrures, l'Indien releva la tête et l'ancien médecin put plonger à loisir dans ses insondables yeux pers. Leur éclat était maladif et égaré, mais rencontrer à nouveau ce regard n'en était pas moins une jouissance sans nom. Un instant, Vincent fut tout près de jeter aux orties sa nouvelle hypersensibilité, d'attirer à lui ce jeune chanteur meurtri et de l'embrasser au mépris de la souffrance, de l'embrasser pendant des heures pour rattraper un temps à jamais perdu.

Mais si le Français craignait la douleur, la perspective d'assommer Elhil avec ses propres pensées le terrifiait encore davantage, et cela lui permit de se retenir. Alors il se décida pour une simple caresse. Sa main droite se leva, voleta vers le visage nacré du bel aryen. Et soudain Vincent la ramena à lui, ses prunelles noires encore assombries: il ne voulait pas toucher la joue d'Elhil avec cette main là. Pas avec ces doigts gantés, à la peau brûlée, à la chair maudite. Ce fut son autre bras qui se détendit, et ses doigts de pianiste allèrent glisser sur le fin duvet qui adoucissait la peau juvénile. L'Indien pensait toujours aussi fort, mais tant qu'ils n'étaient en contact que par quelques centimètres carrés de peau, Vincent pouvait juguler l'échange. Enfin un sourire se coula sur ses lèvres, terne et triste, certes, mais ce n'en était pas moins un sourire.


*Oh, mon pauvre ange, quelles cruautés je t'impose...Je ne voulais pas m'éloigner, j'aurais dû trouver un autre moyen. Je n'ai pas réussi.*

Son regard dévia vers l'Arbre, et il y eut à nouveau dans sa poitrine cette sensation quasi physique de déchirure.

*Tu m'entends, n'est-ce pas?*

Les lacs noirs d'eau volcanique rencontrèrent les étangs d'altitudes, et le sourire du Français gagna en sincérité.

*Oui, tu m'entends... Moi aussi je pourrais t'entendre, tu sais. Mais je ne le fais pas. Parce que je t'ai promis de ne pas chercher à savoir ce que tu n'étais pas prêt à me dire. C'est pour ça que je ne peux pas te tenir dans mes bras, tu comprends? Il y a trop, beaucoup trop de choses dans ta petite tête...*

Sa caresse s'accentua sur la joue diaphane, et l'ancien interne réalisa alors que le malheureux Indien tremblait de tous ses membres. Sans sourciller, Vincent porta les mains à son revers et se défit de son manteau, avant de le déposer d'un geste ample et précis sur les frêles épaules de son cadet. Lui-même resta en bras de chemise dans le vent glacial comme s'il n'affrontait qu'une petite brise de juin. Il haussa les épaules, presque en guise d'excuse - "pardonne-moi d'avoir changé". L'expression d'Elhil lui tira alors son premier véritable sourire, et non plus une simple grimace. Comme il s'était penché sur l'Indien pour lui donner son manteau, il laissa ses lèvres effleurer celles de la jeune Ombre.

CORBEAU!

Vincent rejeta brusquement la tête en arrière, sonné comme s'il venait de se prendre un bon direct du gauche (corbeau pourquoi corbeau qu'est-ce que j'ai fait qu'est-ce que j'ai dit). Attention, il devait faire attention... Mais il était trop trard: cet éclat avait réduit à néant tous les infimes progrès fais depuis son entrée dans la clairière, et le Français sentait à nouveau cette barrière de glace entre lui et Elhil, cette ignoble barrière de glace. Sauf... sauf un petit interstice, un petit doute... La main dénudée de l'ancien interne s'éleva à nouveau, paume vers le haut, en direction du délicat aryen. Il ne souriait plus, mais ses yeux brûlaient. Une offre évidente, qui se passait de mots: si tu me fais confiance, à toi de me toucher. Moi, je ne te l'imposerai plus.

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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Mer 27 Juin - 20:37

Même si cette étreinte n'avait pas duré plus d'une minute, s'éloigner de Vincent laissait à Elhil une sensation de froid et de manque proprement intolérable. Posté à quelques pas de son amant, il se contentait de le dévisager fiévreusement. Ses lèvres blêmes pincées étaient presque résolues au silence, et ses prunelles, incandescentes d'avoir versé trop de larmes ne se détachaient plus du Français. Vincent était là, bien là. Et il aurait donné n'importe quoi pour que cet ordre –non non, cette supplique- ne soit qu'un piège de plus du Corbeau, et que son amant le reprenne une fois de plus dans ses bras.
Mais quelque part, Elhil savait qu'il se passait quelque chose de particulier. Que sa part d'ombre n'y était pour rien…qu'il y avait…quelqu'un d'autre. Vincent lui-même…?

Le chef des fantômes ne bougeait pas, et Elhil sentait tout le poids de son regard charbonneux sur lui. Cette placide immobilité pouvait-elle confirmer les hésitants soupçons de l'Indien…? Il ne savait pas, bien sûr…comment pouvait-il savoir, deviner une telle chose?

La neige et le froid ambiant rendaient le visage altier du Français encore plus pâle que d'ordinaire, et quelques flocons audacieux s'échouaient sur les amples arabesques de sa chevelure noire. Mais l'image éternellement bicolore de l'ancien interne se voilait d'une pesante et abyssale mélancolie.
L'ancien chanteur attendit, frissonnant, un signe quelconque de la part de son aîné. Ce fut lorsque sa main droite se leva qu'Elhil parut s'animer quelque peu. Un éclat d'espoir s'alluma dans ses prunelles délavées, et vacilla comme une flamme de bougie lorsque Vincent rompit son amorce. Il ne comprit pas immédiatement l'objet de sa reddition, mais bien évidemment les interrogations affluèrent telles un essaim assourdissant dans son esprit fatigué. Les lèvres de la jeune Ombre frémirent, tandis que ses yeux suivaient le mouvement de la main gauche et dénudée du Français, qui voleta en providentielle consolation vers sa joue glacée.
Lorsqu'il sentit les doigts de Vincent effleurer sa peau, Elhil eut envie de pleurer –pour rien, ou alors pour un millier de choses. Cependant, ce fut un sourire fantomatique qui se dessina sur son visage, et sans dire un mot, l'Indien abaissa ses paupières et inclina délicatement la tête de côté pour accentuer au possible la chaste caresse de Vincent.

Il est là. Il ne partira pas.
Elhil n'avait de cesse de se le répéter intérieurement, autant pour se forcer au calme que pour dissuader le Corbeau de parasiter cet instant aussi précieux et fragile. L'ancien chanteur ne rouvrit les yeux que lorsqu'un nouveau tiraillement troubla le cours de ses pensées, aussi sûrement qu'une lourde pierre lancée dans une rivière.

*Oh, mon pauvre ange, quelles cruautés je t'impose...Je ne voulais pas m'éloigner, j'aurais dû trouver un autre moyen. Je n'ai pas réussi.*

Calme soudain. Ondes incongrues.
Elhil resta encore une fois interloqué, tâtant cette intrusion avec circonspection. Il entendait une voix. Celle de Vincent, qui pourtant gardait ses lèvres obstinément closes.
A la question qui arriva par la suite, il sembla perdre pied. Ses yeux clairs fouillèrent le vide comme s'il était devenu aveugle, avant de se replanter timidement dans le regard inchangé de son aîné. Vincent souriait. C'était un sourire terne et mélancolique, mais au moins son visage marmoréen avait perdu de sa désolante fixité.

*Oui, tu m'entends... Moi aussi je pourrais t'entendre, tu sais. Mais je ne le fais pas. Parce que je t'ai promis de ne pas chercher à savoir ce que tu n'étais pas prêt à me dire. C'est pour ça que je ne peux pas te tenir dans mes bras, tu comprends? Il y a trop, beaucoup trop de choses dans ta petite tête...*

Cette voix dominait avec force et clarté le brouhaha soudainement assourdi de ses propres pensées. L'ancien chanteur était désarçonné, et cela se lisait clairement sur ses traits. Ce qu'il n'était pas prêt à dire…?
L'espace d'une seconde, Elhil eut peur de cette main tendre qui lui caressait la joue. Il ne savait pas comment fonctionnait ce…cette capacité de Vincent, mais il en avait peur. Etait-ce à cause de cela qu'il avait tant changé? Qu'il fuyait tous ceux que l'on pouvait qualifier de "proches"…? Cause, ou bien conséquence…?
Un sourire furtif, et particulièrement amer crispa la commissure de ses lèvres. Il avait raison: il y avait trop de choses dans sa tête. Si lui-même s'y noyait, qui pourrait surmonter pareil déluge de pensées inconnues?
Sur ce constat, il leva son regard pers vers Vincent, passablement surpris de le voir se défaire de sa veste. Une surprise qui enfla et se mua en stupéfaction lorsque le vêtement, délicieusement chaud, retomba sur ses propres épaules.

Tu as peur qu'il te voie tel que tu es, n'est-ce pas? Comme un monstre…

Pli de douleur. Le Corbeau cherchait à user son esprit encore vaguement humain jusqu'à la trame, mais curieusement, la voix de son double parfait lui était pour une fois éraillée et faible.
Vincent approchait son visage du sien. L'Ombre blonde sentit confusément une douce vague de bonheur lécher les rives de son cœur, nonobstant les croassements cruels du sombre volatile. Les lèvres du Français frôlèrent les siennes, et si Elhil n'était pas loin de fondre en larmes de soulagement, il était bien le seul: le contact ne dura pas plus d'une seconde, car Vincent s'écarta brusquement.
L'Indien, désemparé, regarda son amant reculer sensiblement, sans comprendre ce qu'il s'était passé. Ou du moins, pas entièrement. Il avait senti, d'une façon ou d'une autre, ce fugace contact de Vincent à son esprit; un contact à sens unique. Qu'avait-il vu? Ou entendu? Ou ressenti? Il s'en savait rien.
Dévoré par la crainte, Elhil crispa nerveusement ses mains sur la veste de son aîné, comme pour y rechercher le réconfort physique qu'il ne pouvait plus recevoir.
Il voulait aussi s'excuser, mais aucun mot ne franchit ses lèvres blêmes; non seulement parce que le moindre mot échappé lui aurait aussitôt paru maladroit et dérisoire, mais parce que Vincent venait de tendre vers lui sa main gauche.
Les yeux pers de l'Ombre contemplèrent un long moment la main de pianiste de son amant. Il observa son immobilité résolue, sa peau à l'albâtre parfait, ses lignes fermes et douces à la fois, son invitation muette. Une invitation.

L'Indien abaissa son regard sur ses propres mains agrippées comme par désespoir à l'étoffe anthracite de la veste. Ses propres mains, qui étaient graciles comme celles d'une femme, aux ongles nacrés, aux lunules déchirées et parfois même saignantes, et dont l'une portait une ecchymose de taille sur le dos et la naissance de ses phalanges. Ces mains glacées d'avoir lutté contre la paroi de glace qui emprisonnait l'Arbre…
Accepter de toucher Vincent, c'était accepter…accepter qu'il puisse voir tout, non? Si. Elhil resta un instant à se considérer ; il ne réfléchissait pas vraiment, ou du moins, pas activement. Que verrait-il? Le Corbeau, peut-être…cette superbe ombre qui avait attendu trop longtemps son éclosion pouvait tout aussi bien lui plaire et le dégoûter. Son passé…? Sa mère, Jalal…Jalal. Il n'avait pas explicité ce "problème" à son amant. Peut-être qu'il serait plus aisé s'il voyait par lui-même…si tout cela se passait d'explications étiques et fuyantes. N'est-ce pas…?

Elhil plongea à nouveau son regard dans les puits sombres qu'étaient les yeux de Vincent. Il se demanda si son amant souffrirait encore de ces attouchements. Cette idée le terrifiait plus que tout. Mais cette main tendue, alors…?

L'Indien expira lentement. Il préférait encore livrer son esprit à nu, plutôt que d'avoir à supporter plus longtemps cet éloignement proprement injuste.
Lentement, très lentement, Elhil délia son bras gauche telle une liane blanche et hésitante. Avant que ses doigts tendus et tremblants ne se referment avec douceur autour de l'index et du majeur de la main de Vincent, la jeune Ombre rassembla le peu de maîtrise de soi qu'il possédait pour dompter, étouffer ses pensées parasites. Pour qu'il ne reste qu'une seule idée, claire, brûlante de vérité, un message plus puissant encore que la formule habituellement articulée: "Je t'aime".
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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Mar 17 Juil - 18:22

Il est des moments dans une vie où, pour sa santé mentale, on n'envisage pas d'autre issue que la plus favorable. Bien campé sur ses jambes, enfoncé dans la neige jusqu'aux chevilles, sa tignasse aile de corbeau frémissant sous une brise qu'il ne sentait pas, une main tendue vers le seul être qu'il estimait plus que lui-même, Vincent était exactement dans cet état d'esprit. Elhil ne pouvait pas refuser son invitation. Il ne pouvait pas dire non. Parce que l'ancien médecin savait que si le jeune Indien se détournait de lui, cela signerait l'arrêt de mort du peu qui avait survécu à l'hiver - du peu qu'il restait de Vincent Korbaz. Si le défunt chanteur le fuyait, trop effrayé par le monstre qu'était devenu son amant, alors l'éternité ne valait plus la peine d'être vécue. Du moins, pas avec une conscience capable de souffrir.

Mais Elhil n'eut pas à assumer la responsabilité de la naissance d'une créature mille fois plus monstrueuse que la pire des Bêtes. Ses doigts longilignes s'aventurèrent à la rencontre de ceux du Français, les effleurant comme un papillon l'aurait fait de ses antennes, avant de les saisir avec la délicate appréhension d'un enfant qui joue avec des fils électriques. La main de Vincent se referma doucement sur les audacieuses phalanges, et la pensée qui filtra soudain à travers chaque pore de sa peau manqua le faire pleurer.

Je t'aime.

C'était des mots, bien sûr, mais c'était aussi tellement plus. C'était un morceau d'Elhil, un fragment de sa voix d'ange, l'image de son âme. Tristesse. Souffrance. Et aussi chaleur, désir. Le souvenir de caresses, de baisers, de la torpeur moite d'une peau d'albâtre qui frémissait sous ses doigts, transpirait sous ses lèvres. D'un corps qui se cambrait et gémissait à chaque baiser. Chacun de ces rayons de soleil faisait fondre la glace qui oppressait le coeur de Vincent, et lentement son sourire se teinta de joie, de tendresse, repoussant à l'arrière-plan une mélancolie qui, si elle ne disparaissait jamais, pouvait au moins être écartée.

Le Français raffermit sa prise sur la main d'Elhil et l'attira à lui sans brusquerie, comme drogué par ce soudain apport d'amour à son esprit moribond. C'était si doux... et surtout, c'était terriblement efficace pour l'empêcher de voir ce qu'il ne voulait pas savoir: l'aryen était tellement concentré pour lui envoyer son salvateur message qu'il ne laissait plus filtrer aucune de ces douloureuses pensées parasites qui transperçaient Vincent comme autant de lames. L'ancien interne s'autorisa alors une autre caresse, un baiser sans prétention au coin de la bouche, l'apaisant contact de la joue d'Elhil contre la sienne. Paupières closes, il souriait toujours. Dire qu'il avait cru ne plus jamais avoir accès à la délicate saveur salée de cette peau d'albâtre.


*Je t'aime, mon ange. Et je ne te serai jamais assez reconnaissant pour ta confiance, que tu m'accordes toujours alors que je ne la mérite pas.*

Il s'écarta un peu. Sa main gauche éleva sa prisonnière jusqu'à son visage, pour qu'il dépose un autre baiser dans la paume meurtrie avant de la poser contre sa joue moins glabre qu'elle l'avait été. Les doigts d'Elhil étaient glacés. Le sourire adorateur de Vincent s'était teinté de sérieux, et le regard qu'il plongeait à présent dans les perles vert d'eau qui lui faisaient face était grave.

*Je me maîtrise encore mal, et je redoute de voir ou d'entendre ce que tu refuses de me dire. Alors je te le demande bien humblement, mon bel ange: dis-moi ce dont je dois me tenir à distance. Dis-moi les souvenirs devant lesquels je devrai rebrousser chemin, les mots que je devrai m'efforcer de ne pas entendre. Et guide-moi toi-même dans ce que je peux voir. Je t'obéirai.*

Il se résolut à utiliser sa main droite pour enlacer la taille fine du jeune Indien et le ramener auprès de lui, assez près pour que leurs vêtements se frôlent, tout juste trop loin pour que leurs hanches se confondent. Oh, l'envie qu'il avait de garder pour lui ce corps androgyne, de s'y fondre encore et toujours, d'en déguster chaque centimètre carré... Vincent lâcha un infime soupir. La passion qu'il entretenait pour le pauvre angelot était telle qu'il ne savait plus si c'était la flamme de son coeur ou celle de son ventre qui le cuisait le plus. Il abaissa encore son visage vers les traits délicats de l'aryen, effleurant sa joue et sa bouche de ses lèvres comme pour en les apprendre par coeur. Et chaque touche, chaque caresse, marquait un mot dans sa voix désincarnée.

*N'aie pas peur. Tu ne me feras pas de mal. Plus maintenant.*

Oh, le vilain mensonge... Mais que représentaient quelques élancements dans la poitrine et deux trois éclats de verre dans les tempes quand son cher et tendre se laissait encore enlacer par ses bras à jamais maudits?

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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Sam 11 Aoû - 21:56

Vincent ne le repoussait pas. Même, il l'attirait contre lui, le serrait dans ses bras, souriait avec douceur.
Elhil sentit son cœur frémir d'un sentiment bien au-delà de la notion de soulagement, un sentiment beaucoup plus fort, sans nom. Le sourire du Français trouva un fidèle reflet sur les lèvres de l'ancien chanteur, qui émit un gémissement tenant à la fois du sanglot et du rire en calant sa tempe contre son torse drapé de blanc. Il avait eu tellement peur…peur que Vincent devienne aussi inaccessible que l'Arbre, prisonnier de la glace. Mais ses doutes et ses craintes restaient pour l'heure sous-jacentes, inofensives, comme des monstres marins des abysses qui attendaient simplement que la nuit retombe pour se montrer.

*Je t'aime, mon ange. Et je ne te serai jamais assez reconnaissant pour ta confiance, que tu m'accordes toujours alors que je ne la mérite pas.*

Elhil sourit, goûtant aux premiers "mots" de Vincent comme on savoure du miel, et s'offrant aux picotements de pur délice qui s'ensuivirent. Il avait besoin de ça; savoir que Vincent l'aimait encore. S'en convaincre, pour se préserver du Corbeau et de ses murmures, de ses promesses de malheurs.
Le baiser déposé au creux de sa paume lui arracha un frisson à peine perceptible, vrillant au passage ses contusions sans qu'il y prenne attention. Elhil entendit encore la voix de son aîné résonner dans son esprit, et il s'évertua à en saisir tous les mots sans se perdre dans le courant de ses pensées. Le guider…?
L'Indien parut l'espace d'un instant décontenancé et hésitant, ne sachant comment accéder à une telle requête. Il plissa les lèvres, et ferma les yeux pour mieux profiter des caresses de Vincent -qui avaient le don de perturber très efficacement sa réflexion.

*N'aie pas peur. Tu ne me feras pas de mal. Plus maintenant.*

Elhil rouvrit ses yeux pers pour les plonger avec une crédule insistance dans ceux charbonneux de l'ancien anesthésiste. Un spasme musculaire fit frémir la commissure de ses lèvres alors qu'il caressait du bout des doigts la joue de Vincent, suivant de l'index sa ligne jusqu'à ce qu'il atteigne ses lèvres pâles et charnues, pour en effleurer la texture satinée. Il ne lui ferait pas mal, vraiment…?

Des yeux clairs et immenses, cernés de noir.
Un miroir.

'Moi… c'est moi…?'

Abandon.
Une main qui se tend, le miroir qui se dérobe pour laisser place à la Mort en petits flacons blancs.


Un hoquet de panique étreignit la gorge d'Elhil alors qu'il coupait brutalement court au souvenir de son suicide. Il n'avait pas fait exprès; cette réminiscence avait jaillit sans qu'il puise maîtriser d'emblée ses images décousues et floues. Ses mains tremblaient violemment, mais il se reprit, signifia son affliction à son amant par une vague lente et tendre d'excuses inarticulées.
Elhil referma les yeux, et se focalisa sur la douceur de l'étreinte de Vincent. Il était là, contre lui, alors pourquoi gâcher cet instant par ses souvenirs les plus sombres? Rester calme, le guider, comme il l'avait demandé.

Un paysage urbain.

Une jeune femme en larmes, sur un tapis de neige rouge. Un prénom: Lucie.

Un oiseau au plumage coloré dans une cage, une petite main d'enfant qui se tend vers elle.


Elhil sautait entre ses souvenirs comme d'un nuage à un autre. Que pouvait-il montrer à Vincent…?

Une femme, élégamment installée sur un canapé.
Sentiment trouble. L'image se brouille, puis redevient nette.

Elle possède de longs cheveux blonds, son port de tête est altier, presque hautain; elle regarde à l'extérieur.

Puis son visage se tourne lui.

Des yeux pers, inquisiteurs, chargés de dégoût.

Elle prononce des mots en hindi, d'une voix sèche:
"Vas-t-en."


Frisson. Elhil aurait presque souhaité ajouter d'un ton amer "Je te présente ma mère", mais c'était sans doute déjà suffisamment clair comme cela.

Encore cette jeune femme dans la neige.
Des yeux verts. Douceur. Paix.

Elle m'a sauvé la vie…



Un homme souriant.
Qui feuillette un agenda.
Qui passe une main dans ses cheveux noirs.

Qui s'incline devant une autre personne au visage imprécis, flou.
Et lui-même, entre les deux, qui sourit.


"Voici Jalal Matrasamy, alias le Couteau-Suisse: Manager, garde-du-corps, dictionnaire, agenda, horloge et chronomètre, porte-documents, revue de presse, chauffeur. Malheureusement c'est un piètre cuisinier."

L'homme au teint de bronze rit. Et lui administre une tape sur le sommet du crâne.

Trouble. Tristesse.


Noir.
"Tout va pour le mieux, Elhil."


Pas ça.
S'il te plaît...


"S'il te plaît…" Répéta oralement Elhil d'une voix à peine audible.
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MessageSujet: Re: Retrouvailles...?   Mer 26 Déc - 5:23

[Et quelques siècles plus tard... ^^"]




C'était stupide. Tout simplement stupide. Il avait pourtant découvert quelles précautions l'autorisaient à toucher le fragile aryen, il était parvenu à déposer un baiser sur sa joue glacée, presque à le serrer contre lui. C'était peu, mais c'était mieux, tellement mieux que le gouffre qui les séparait depuis le début de l'Hiver. Tellement mieux que la pluie acide de larmes déçues qui rongeait l'âme de Vincent. Tellement mieux que tous ces amis, ou plutôt ces fidèles qu'il éloignait avec fureur et désespoir. Le chef de meute était blessé, le chef de meute se mourrait; et alors qu'il venait enfin de découvrir un peu de baume à passer sur ses blessures, alors que sa chair meurtrie vibrait encore de la miraculeuse déclaration d'Elhil... Il avait voulu en savoir plus. Provoquer sa chance..

C'était stupide.

Les doigts blancs et longilignes qui redessinaient sa mâchoire ne semblèrent soudain plus caresser, mais griffer. Un battement de coeur, une seconde, pendant laquelle l'atmosphère devint presque solide. La peau de l'Indien frémissait, son regard vacillait, annonciateur de catastrophe, et Vincent comprit qu'il avait eu tort. Puis la foudre s'abattit, implacable, déchirante, abrutissante.

Mes yeux. Ses yeux. Un miroir. Un sourire. Une vengeance.

Mort.

La foudre, exactement. Une pensée aussi brève, nette et douloureuse qu'une décharge électrique, qui provoqua une sorte de spasme dans l'esprit même de l'ancien interne. Son âme perdit le fil de la réalité comme le diamant d'un gramophone dérape sur un vinyle maltraité, et pendant cette interminable fraction de seconde, Vincent fut à la fois dans la clairière, dans l'esprit d'Elhil, dans la salle de bain d'un luxueux appartement, dans le sourire d'un adolescent prêt à en finir, dans ses yeux, dans son coeur, à l'intérieur comme à l'extérieur de toute chose et mon Dieu que vous existiez ou non en ces lieux je vous en supplie faites que ça s'arrête...

Freinage. Le Français n'avait en apparence pas bougé d'un demi-centimètre, mais intérieurement, il avait trouvé le bord de l'Univers et avait failli chuter dans l'abîme qui s'ouvrait sous ses pieds - heureusement Elhil l'avait rattrapé de quelques excuses et d'une solide dose de tendresse, mais Vincent avait eu peur. Très peur. Il ne s'attendait pas à pareil cataclysme: c'était donc si périlleux, si complexe de visiter un esprit autre que le sien? Il en restait pétrifié, de grosses gouttes de sueur perlant sur ses tempes pour y geler aussitôt. Les pensées de son jeune amant lui semblaient soudain un labyrinthe arachnide tendu au-dessus du Néant, un chemin tortueux et étroit qu'il était dans l'incapacité totale de distinguer de l'abîme. Jusqu'à présent, il n'avait fait usage de son pouvoir que pour entrevoir quelques uns de ces brillants fils de soie et les histoires qu'ils narraient. S'aventurer en funambule sur cette toile d'araignée spirituelle, c'était autrement plus dangereux.

Mais Vincent ne fit pas demi-tour. Il venait de vivre ce qui était certainement l'une des plus grandes terreurs de toute sa vie et sa non mort réunies, mais il ne fit pas demi-tour. Il inspira longuement, s'arrimant de son mieux aux filins de solicitude qu'Elhil tressait pour le guider. Puis il ferma les yeux, dans le réel comme en esprit, pour ne plus voir ce beau visage tendu vers lui, pour ne plus voir les pièges qu'il dissimulait. Et il s'avança sur la première corde qu'on lui présentait.

Par un phénomène étrange mais pas illogique, lorsque la jeune Ombre virevoltait d'un souvenir à un autre sans ordre bien défini, l'être qu'elle entraînait à sa suite devait faire de nombreux détours pour suivre sa voltige, et si le voyage était quasi instantané pour Elhil, Vincent eut droit à un bel échantillon d'éternité. Il y avait ces images, comme celle du suicide, que le bel enfant n'évoquait que pour mieux s'en écarter, que ce fut par crainte ou par désintérêt. Et puis il y avait ces scènes plus complètes, qu'on cherchait ouvertement à lui montrer. Malgré la nausée qui le gagnait dans cette lointaine Vallée, le Français ne pouvait retenir la vieille passion scientifique qui le poussait à aller plus loin, toujours plus loin, à savourer chaque souvenir, chaque tabou qu'Elhil ôtait pour lui, comme un vêtement en moins sur son corps juvénile. Cet oiseau. Multicolore. Une image, plusieurs mots: shama, mais aussi tante, cardinal, liberté, mourir, enfant. Une véritable avalanche.

La nausée se faisait perceptible. La migraine tendait doucement vers l'insupportable.

Sa mère. Oh, que de notions, que d'émotions attachés à cette femme hautaine, belle, froide. Vincent, Vincent le pervers, Vincent le bourreau, en était presque embarassé de redécouvrir l'histoire d'Elhil de manière aussi intime. Certes, il savait pour le viol. Mais là, l'information devenait une souffrance bien précise, elle allait avec les innombrables interrogations du jeune chanteur - avec qui, comment, où, pourquoi? Est-ce qu'elle m'aime, est-ce que ses parents m'aiment? Elle l'a dit au journaliste, j'en suis presque sûr, c'est elle. Non, elle ne m'aime pas. Je la déteste. Je l'aime. Pourquoi est-elle si méchante, j'aimerais tant qu'elle soit gentille. Ce n'est pas ma faute. J'ai détruit sa vie, je suis la créature qui a détruit sa vie.

Pulsation, chaque battement de coeur charriant son lot de lames de rasoirs, chaque respiration étant de plus en plus contrainte.

Elhil alla plus loin, sembla hésiter.

Tout...

Jalal. Jalal Matrasamy.

Tout ira... pour le mieux...

Comme le jeune Indien se rappelait bien de cette peau mate, de ce sourire éclatant, de ces cheveux noirs. De la manière dont il les ramenait en arrière. De... ce goût? Quel goût?

Tout ira pour le mieux, Vincent.

Non, non, pas directement, pas de plein fouet, pas comme ça. Malgré le danger, malgré le gouffre, l'ancien interne pila et refusa d'avancer davantage. Au contraire, il esquissa même un demi-tour, pour s'éloigner de cet esprit qu'il aimait trop, de cette âme maintenant emplie de regrets, de tendresse, de ce prénom, ce prénom gluant, ce prénom brûlant. Jalal. Ses lèvres poissées d'alcool. Il ne voulait pas le faire... "pas comme ça". Parce que dans d'autres circonstances, peut-être...? Et à nouveau le miroir, la Mort, la vengeance. A nouveau le goût, la caresse.

Lâche-moi. Lâche-moi!


*Mais lâche-moi!!!*

Rupture, déchirement. Vincent bondit en arrière, loin d'Elhil, loin de son corps désiré et de son âme adorée, mais son corps était au supplice, et ses jambes tremblantes ne tolérèrent pas un mouvement aussi brusque: le Français trébucha et s'effondra à genoux dans la neige molle, en appui sur ses mains pour ne pas piquer du nez dans l'immensité blanche démultipliée par ses yeux injectés de sang. Quelques gouttes d'un sombre écarlate sur le tapis glacé, points de suspensions échappés de narines frémissantes, et l'ancien médecin leva un bras vers le bel aryen pour l'empêcher d'approcher, avant d'essuyer l'hémoglobine qui coulait sur sa lèvre supérieure.

*Pas maintenant. Me touche pas. Pardon.*

Pas de mal, mon oeil. Quelques secondes de plus et il s'évanouissait. Et puis, il y avait Jalal. Jalal. Ce nom résonnait sous son crâne, et Vincent était convaincu que même s'il vivait encore mille ans, il l'entendrait toujours. C'était insupportable, proprement insupportable. Si Elhil le lui avait dit, il aurait été froissé, jaloux, peut-être un peu amer. Mais se le prendre ainsi en pleine face comme un semi-remorque lancé à pleine vitesse, sentir cette pensée se graver directement sur les siennes comme un tampon dégoulinant de remords et de non-dits... Oh, comme il avait été stupide...

*Oh Elhil... pardon...*

Et puis un cri. Unique, faible, un sanglot. Douloureux et anéanti. Parce que Vincent venait de comprendre qu'avec le venin des Bêtes dans ses veines, il ne pourrait plus jamais toucher Elhil sans repenser à ce qu'il venait de voir, de sentir, de vivre. Plus jamais il ne goûterait au plaisir simple et franc d'un baiser sans brûler dans les pensées de son amant. Pas tant que l'Arbre restait enfermé sous la glace.

Le chêne les avait offerts l'un à l'autre. Cette salope de Vallée avait trouvé le moyen de les séparer.

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